ESSAI D'UNE THEORIE SEMANTIQUE APPLICABLE 
AU TRAITEMENT DE LANGAGE 
(MODELE "SENS - TEXTE"). 
v A. JOLKOVSKY - I. MEL'CUK 
Institut de Linguistique 
MOSCOU 
RESUME 
~. Le probl~me central de la linguistique est congu comme la construc- 
tion d'un module fonctionnel (susceptible d'etre r~alis~ sous forme d'un program- 
me pour ordinateur) du langage, c'est-~-dire, d'un syst~me qui transforme 
n'importe quel sens donn~ en textes correspondants ou vice-versa. Partant du fait 
fondamental qu'en parlant on ne fait qu'exprimer un contenu pr~congu, le module 
ici pr~sent~ ne se veut pas un syst~me g~n~ratif dans le sens strict du terme, 
mais plutSt un syst@me_translatif avec entree et sortie : si l'on introduit 
l'entr~e une "portion" de sens on obtient ~ la sortie tousles textes (de la 
langue model~e) qui portent le sens donn~ (synth~se) ; fonctionnant inversement 
le module produira pour chaque texte la notation symbolique de son sens (analyse). 
Le module "Sens - Texte" (dor~navant -MST) comporte trois niveaux 
principaux - morphologie, syntaxique et s~mantique- dont seulement le dernier 
sera esquiss~ ici (sous l'aspect synth~tique exclusivement). 
2. Le composant s~mantique du MST a pour but de transformer le sens 
(la notation s~mantique donn~e) en structures syntaxiques superficielles, 
c'est-~-dire, en ensembles de mots reli~s par de liens syntaxiques, telles que 
"sujet-verbe fini" ou "pr~position-nom r~gi" etc. Cette transformation s'op~re 
en trois temps successifs : i) de la "notation s~mantique" (contenu d'un texte 
sous forme d'un graphe complexe constitu~ par des entit~s s~mantiques ~l~mentaires) 
vers les Basic-structures lexico-syntaxiques (BSLS, cf. ~) ; 2) d'une BSLS vers 
toutes les SLS synonymes (entre elles, aussi bien qu'avec cette BSLS), ou 
"structures profondes" ; 3) d'une SLS vers toutes les structures syntaxiques 
superficielles incarnant cette SLS. C'est de la deuxi~me operation que nous allons 
nous occupper ici, et notamment du m~canisme qui enest responsable et que nous 
-i- 
ddsignerpar syst~_me_de_p~riphrgse ~. On notera que sous pdriphrase nous entendons 
ici la transition d'une SLS aux SLS synonyme~ (et non d'une phrase aux phrases 
synonymes~) une BSLS ~tant touJours une SLS). 
3. Une SLS (structure profonde d'une phrase) est une arborescen~e 
dont les branches d~notent des relations syntaxiques profondes et dont les 
noeuds sont des lex~mes profonds. La syntaxe profonde comporte six relations : 
4 relations "actantielles" (cf. L. Tesni~re), I relation attributive et 
I relation coordinative. Le lexique profond comprend des mots autonomes, ou 
mots cl~s, et des fonctions lexicales (cf. 4). Exemples de SLS synonymes 
(ies fonctions lexicales sont imprim~es en caract~res gras) : 
(1) 
nous S (Cony (falloir)) 
C~aus _~5 Adv (connmencer) 
nOUN 
Operl --o S (Pred (~vident)) 
M.Gardin m~rite 
d~terrer \ 
cet objet-l~ 
(Nous avons le devoir de mettre d'abord en ~vidence lie fair que\] 
m4rite d'avoir d~terr4 cet objet-la.) 
M. Gardin ale 
-2- 
(2) fallq~r (3) Conv(falloir) 
Ad_.__Z(co~eneer)~ Caus nous " noun's eo~eneer 
nous Pred (~vident) nous Caus 
FUnel nous Oper 
m~rite M. Gardin Func I So(Pred(gvident)) 
~terrer J ~ m~rite M. Gardin 
eet objet-l~ d~terrer 
ce~t objet -I~ 
(II nous faut rendre d'abord ~vident 
tie fait que~ le m~rite d'avoir d~- 
terr~ cet objet-l~ revient 
M. Gardin.) 
(Nous devons commencer par mettre en 
~vidence / le fait que / le m~rite 
d'avoir ddterr~ cet objet-l~ revient 
M. Gardin.) 
Dans l'ensemble des SLS synonymes, la SLS la plus simple et univer- 
selle (ces notions ne sont pas expliqu~es ici) est choisie pour representer cet 
ensemble. Cette SLS est appel~e Basic-SLS (sur son r01e, v. ~). 
4. Une fonction lexicale est une d~pendance s~mantique entre un 
mot-cl~ (l'argument de la fonction) et un autre mot qu'on appellera le correlat 
lexical (la valeur de la fonction). 
Ainsi : 
-3- 
Fonction 
Cony 
(l'inversement des actants 
Adv 
(l'adverbe d~riv~) 
So 
(le nom d~riv~) 
Oper I 
( "faire", "~tre l'agent 
de") 
Func 1 
( "~tre l'action ou la 
propri~t~ de") 
Pred 
( "~tre + ...") 
Caus 
( "crier", "faire avoir 
lieu") 
( "tr~s", "un grand degr~ 
de") 
Argument 
preceder 
falloir 
commencer 
d~terrer 
Pre____~d (~vident) 
tomber 
coup 
accueil 
devoir, m~rite 
S_o (Pre..__~dd(~vident)) 
d~faite 
m~rlte 
peur 
porteur 
liste 
symphonie 
Func I (peur) 
Pred (~vident) 
Operl (8 (Pred (~vident))) £--~-- 
peur 
d~faite 
m~rite 
besoin 
Valeur 
suivre 
devoir 
d'abord 
d~terrement 
~vidence 
chute 
porter 
r~server 
avolr 
~tre de Ctoute ~vidence\] 
essuyer 
revenir 
poss~der, gagner 
porter 
dresser 
-composer 
faire 
rendre 
mettre en~videnceJ . 
grande, extr@me, horrible, 
terrible en=lere, compl~te, grande 
grand, ~minent, sup~rleur 
grand, extreme, urgent, 
pressant 
Jusqu'~ present une trentaine de fonctions lexicales ont ~t~ d~gag~es. 
Elles forment deux classes : 
a) Les.substituts - mots ou locutions susceptibles d'etre employ~s 
-4- 
dans le texte ~ la place du mot-cl4, cette substitution n'exigeant que des 
modifi~cations purement syntaxiques visant ~ sauvegarder le sens original 
(Conv, Ad____vv, ~o dans la liste des exemples ci-dessus) ; 
b) Les_param~tres_s@mantigues - mots ou locutions susceptibles d'etre 
employ4s avec le mot-cl4 pour exprimer d'une fagon idiomatique certains sens 
("tr6s", "faire", "cr4er" etc. dans la liste ci-dessus). 
Les valeurs de toutes les fonctions lexicales sont indiqu4es aux 
articles (mots-cl4s) respectifs d'un dictionnaire sp4cial ce qui permet une 
expression idiomatique des sens. 
5. Les transformations r4ciproques des SLS sont effectu4es par deux 
syst6mes de r~gles : 
a) R~gles_lexicales (une cinquantaine) qui formulent des 4quivalences 
s~mantiques en termes de fonctions lexicales. Ainsi~ les transitions entre les 
SLS (1)-(3) sont fond~es sur les r~gles suivantes : 
X 
i. io(mOt-cl~ ) 
2. i o 
3. i o 
4. 0_z~i 
Y Z 
0per I 
f-+Adv(i o) 
Con___.~v(i 0 ) 
Fun_____c i 
~o(io) (i) 
(2) 
(3) 
(3) 
Nous accueillons... - 
Nous r4servons un accueil 
~... 
Nous commengons par ~crire 
... - D'abord nous 
4crivons... 
I! nous faut lire... - 
Nous devons lire... 
M. Gardin ale m~rite... 
- Le m~rite.., revient 
M. Gardin... 
b) ~_~\[~@5!9~ (une vingtaine) qui ne sont en fait que les 
OU transformations possibles d4finies sur des arborescentes (sous-arborescentes) 
"profondes". D4clench4e par une r~gle lexicale ~ laquelle elle est rattach4e 
-5- 
(v. les num~ros dans la derni~re colonne des r~gles lexicales), une r~gle 
syntaxique sert ~ rem~dier a ux perturbations produites par les changements de 
~cabulaire dos ~ la dire r~gle lexicalew Toute r~gle syntaxique eSt une combinai- 
son de trois op4rations-type primitives : 
transplantation d'un noeud 
omission/addition d'un noeud 
-A 
J 
- p 
~ission/fusion des noeuds - P ~ Q 
~ R 
Les r~gles syntaxiques qui tiennent aux r~gles lexicales i - 4 sont : 
1/x 
A Z 
3. X ~ Y 
/ 
6. Les r~gles mentionn~es forment une esp~ce de $~n~rateur qui produit 
pour une SLS d'entr~e le maximum des SLS synonymes. Ce g~n~rateur est coupl~ 
avec un s~lecte~ qui n'adm~t a la sortie que des SLS rePr~sentant des phrases 
tout ~ fair granmmticales. Le s~lecteur contrSle les r~sultats de l'applicatlon 
des transformations synonymiques (formul~es comme valables universellement) 
dans des cas concrets. II consiste en un syst~me assez ramlfi~ de filtres - contrain- 
tes, exigeances, limitations de toute sorte etc. - disposes 9a et I~ dans le 
syst~me de p~riphrases et associ~s ~ des unit~s de dictionnaire, aux classes de 
mots etc. Les filtres visent l'absence d'une forme grammaticale d'un mot, le 
r~gime fort des verbes (tel compl~ment eat indispensable ou, au contraire, 
• incompatible avec tel verbe), l'impossibilit~ d'une telle classe lexicale 
dans une telle construction etc. Les filtres sont absolument ind~pendants 
-6- 
des r~gles et excluent certains emplois d'une unit~, quelle que soit la r~gle 
• qui pourrait conduire hces emplois. 
~. Appliqu~ au traitement automatique de textes,,le MST est en 
mesure de pourvoir & l'incongruence des structures des phrases des langues 
diverses, incongruence dont les recettes ad hoc ne sont qu'un remade de fortune. 
Le MST peut @ire incorpor~ dans un syst~me, disons, de traduction automatique, 
de la fa~on suivante : la phrase de la langue-source doit @ire ramen~e ~ sa 
SLS ; le syst~me des p~riphrases transformera cette SLS dans la Basic-SLS 
\ 
correspondante ; celle-ci sera remplac~e par la Basic-SLS (de la langue-cible) 
portant le m~me sens - ce qui doit ~tre beaucoup plus facile que la traduction 
dlrecte au nivea~des phrases ; la BSL ainsi obtenue entrera, ~ son tour, dans 
le syst~me des p~rlphrases (de la langue - cible) qul va g~n~rer pour elle, une 
une, les SLS synonymes jusqut~ ce qu'on aboutlsse ~ une SLS accept~e'par tous 
les filtres ; cette SLS sera d~v~opp~e en phrase par les n~canismes suivants 
du syst~me. On peut esp~rer que le processus esquiss~ ici permettra dt~viter 
les dlscr~pances interlinguistiques dfune mani~re natur:elle et produire une 
traduction exacte, souple et assez tdiomatique. 
Le syst~me des p~riphrases pour le russe, progranm~ par ltordinateur 
"Ural-4 't (par N. G. Arsentyeva et al.), est en train df~tre exp~rlment~. 
8. Quelques conclusions th~oriques : 
a) Le probl~me du sens est trait~ dtune fa~on op~rationnelle, le 
sens nt~tant dans le ~T que lWinvariante des transformations synonymiques. 
b) LWopposttion "profond - superflciel" est ~tendue au vocabulaire 
(fonctions lexicalesv_ss, leurs valeurs verbales au niveau superficiel). 
c) Les fonctions lexicales contribuent ~ la description syst~matique 
du vocabulaire r~v~lant des proportions du type protestation : vigoureuse = d~falte 
d~faite : co~l~e = brouillard : ~pais = dormir : comme un plomb, & points 
ferm~s etc. ou avoir :m~rite = p_~ter : eoun = faire : pas = prater, porter : 
aide etc. (cf. /p/ : /b/ = /k/ : /g/ = /t/ : /d\]...). 
d) Un dicttonnaire de type nouveau devient le pivot de la description 
linguistique, Chacun de ses articles dolt contenir une liste de valeurs 
(30-50 environ) des fonctions lexicales pour le mot-cl~. Les £onctions lexicales 
peuvent @ire consid~r~es comme une sorte de questionnaire lexicographique 
universe1. 
-7- 
L 
e) La synonymie appara£t co,me un ph~nom~ne beaucoup plus r~pandu 
qu'on ne le croit d'habitude,~si l'on est pr~t ~ la consid~rer ~ une ~chelle 
d'unlt~s plus grande que celle des mots isol~s. La synonymie n'est que 
l'Interchangeabilit~ aux niveaux profonds du syst~me. Quant ~ l'antinomie 
"~quisigniflcance vs. interchangeabilit~ r~elle dans an contexte concret", 
celle-ci est r~solue par la stratification du module : des expressionsr~sultant 
des substitutions sans limites ~ un nlveau profond peuvent @tre exclues par 
des filtres d'un niveau superficiel. 
\, 
-8- 
